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Internet est-il ton ami? Ce qu’il faut retenir.

Des membres de l’AMES ont récemment organisé un débat  dans le cadre du projet des Nations Unies « Youth Internet Governance Forum ». L’objectif du débat : donner l’occasion aux jeunes français de donner leur avis sur le fonctionnement d’internet, les idées pour en améliorer la gouvernance à travers quatre thèmes principaux :

– L’utilisation d’Internet
– La surveillance et la protection des données
– Les réseaux sociaux
– Les objets connectés

Pour alimenter les discussions, les modérateurs du débat se sont appuyés sur les résultats d’un questionnaire abordant les problématiques liées à Internet qui concernent les jeunes français, ce dernier se trouvant à la base de l’organisation de cet événement. 

Thème 1 : L’utilisation d’Internet

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Ce premier thème cherche à découvrir les méthodes préférentielles d’utilisation d’Internet par les jeunes français. Comme l’échantillon du questionnaire, les participants utilisent Internet plusieurs fois par jour (94,2% des réponses au questionnaire). De plus, le support le plus fréquemment utilisé reste aujourd’hui l’ordinateur même si pour certains la connexion par smartphone est privilégiée.

Cette utilisation massive d’internet se fait principalement pour les raisons suivantes (résultats questionnaire) :

1) Recherche d’informations
2) Réseaux sociaux
3) Boîtes mails
4) Streaming video
5) Musique

Les actualités n’apparaissent pas immédiatement dans cette liste alors que tous les participants au débat considèrent Internet comme le premier support d’accès aux actualités.
De même, l’achat et la vente en ligne ne font pas partie des raisons principales énoncées, 60% des participants au débat se servent pourtant régulièrement de l’achat et de la vente en ligne. Les autres restent méfiants sur cette fonction d’internet pour trois raisons :

– Besoin de voir les articles vendus physiquement (juger la qualité directement à partir du produit)
– Crainte de la détention d’informations des sites par rapport aux achats et ventes des clients sur Internet
– Piratage des sites d’achat/vente en ligne

Alors qu’ils concèdent surfer sur internet plusieurs fois par jour, 80% des participants estiment pouvoir s’en passer s’ils se retrouvent dans l’impossibilité de se connecter.
Ceux qui répondent négativement à cette question énoncent l’importance prise par Internet ces dernières années, notamment l’accès facile à la culture et surtout la gratuité et la rapidité accès à ces biens par ce moyen. L’essentiel du divertissement des jeunes aujourd’hui passe par Internet.

L’enjeu essentiel de l’utilisation d’internet reste la liberté. Pour les trois quarts des participants, la liberté sur internet reste aujourd’hui fondamentale malgré les effets pervers de cette liberté tels que la cyber-criminalité ou le cyber-terrorisme qui se développe avec l’absence d’autorités de régulation efficaces.
La difficulté de la gouvernance d’internet sur ce point réside d’abord dans l’identification des acteurs sur le web. La liberté est le moteur de la construction d’internet mais elle s’avère parfois très relative lorsque l’on observe le sort réservé aux lanceurs d’alerte qui subissent les conséquences de certaines diffusions de données.
Un autre problème émerge de la discussion sur ce sujet : il semble difficile de concilier la liberté d’expression avec le contrôle de son image sur internet, les deux termes étant ambivalents. La diffusion des données personnelles ne peut en aucun cas être contrôlée, cet enjeu semble d’autant plus grave
concernant les mineurs. C’est l’un des dangers majeurs de la liberté sur internet, l’insouciance développée par cette abondance de droits et l’absence du moindre devoir. La permanence d’internet (facilité d’accès, absence de contraintes dans la mobilisation des ressources du web) est en ce sens à la fois un don et une malédiction.

Au sujet de la diffusion des données, pour certains il existe déjà pour la génération Y une forme d’autocensure sur les contenus déposés, les individus savent que les données, avis et commentaires peuvent ressortir dans le futur et proposent d’ores et déjà des solutions, notamment celle de développer l’esprit critique des enfants à l’école, leur donner la capacité d’interpréter eux-mêmes les informations reçues, ne pas prendre les seules données du web comme vérité unique. Des efforts sont déjà menés en ce sens mais il semble nécessaire d’aller plus loin.
Le fort sentiment d’insécurité qui règne sur la toile invite les participants à s’interroger ; pour l’un d’eux, les sites doivent être chacun responsables de la sécurité des données collectées. L’affaire des écoutes secrètes de la NSA (National Security Agency) révélée par E. Snowden, citée ici par un autre participant au débat, offre une transition parfaite pour aborder le deuxième thème.

Thème 2 : Surveillance et protection des données

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Pour traiter ce vaste thème, les organisateurs ont choisi de se focaliser sur la protection des données via les mots de passe et la publicité sur internet.
A la question : les mots de passe sont-ils efficaces pour protéger les données personnelles ? La réponse est non pour près de 95% des participants.
En fait, les grands sites comme Google ou Facebook stockent déjà les données personnelles et les exploitent, parfois pour faciliter la navigation de l’utilisateur mais parfois pour d’autres objectifs qui servent moins l’intérêt général. Comment imposer des contraintes dans ces domaines-là ? La défaite est inévitable sur ce point pour de nombreux participants.

Pour certains au contraire, il faut instaurer une limite à la protection. Un danger apparaît si la protection par les mots de passe est parfaite, celui de l’impuissance des autorités pour lutter contre le terrorisme. L’un des participants préconisent la création d’une instance dirigeante qui serait habilitée à intervenir dans le but d’empêcher des actes terroristes. Les interventions suivantes sont empreintes d’incertitude à ce titre : à quel moment l’Etat peut intervenir ? Un risque liberticide apparaît à travers de telles propositions.
Que ce soit en changeant les mots de passe tous les jours ou en supprimant la plupart de ses contenus, tous les participants reconnaissent qu’il n’existe pas de technique individuelle suffisante pour éviter l’exploitation des données personnelles. Nous tenons là l’un des enjeux de la gouvernance d’internet : la législation pour les libertés et le respect d’un « code de bonne conduite » par les sites qui réutilisent les données de navigation des personnes (on pense ici au principe des cookies informatiques très répandus sur le web).
Bien que les données puissent être déplacées vers des serveurs à distance et protégées par des mots de passe cryptés, l’ensemble des participants ne pensent pas que les données puissent être en sécurité face à des institutions telles que la NSA par exemple.

Au sujet de l’exploitation des données, les organisateurs décident d’orienter ensuite le débat sur ce thème vers la question de la publicité sur internet. Si l’on demande aux participants : la publicité est-elle utile pour votre navigation ? La réponse obtenue est un non catégorique.
Cependant, un consensus apparaît autour de la publicité sur internet lorsque son but est de financer les parties prenantes afin de permettre aux utilisateurs d’obtenir du contenu gratuitement.
Bien qu’elle soit pénible dans les recherches personnelles, il existe déjà des moyens de limiter la publicité : les boîtes mails rangent les courriels indésirables dans la rubrique « Spams », des logiciels « bloqueur de publicités » existent (exemple : Adblock), bien que la plupart des sites ont trouvé aujourd’hui le moyen de contourner ces contraintes.
Si la publicité est le prix à payer pour accéder aux différents contenus sur internet gratuitement, alors la plupart des participants au débat est prête à le supporter.

Dans le même temps, une intervention dans le débat rappelle que le site Wikipedia ne se finance qu’à partir de dons et ne transmet aucune publicité, sans que cela ne remette en cause sa viabilité. Malgré cela, de nombreux sites (notamment les médias) sont contraints de recourir à la publicité sans laquelle ils ne pourraient se financer et disparaîtraient.
Alors, si on remplaçait les pratiques publicitaires par une généralisation des relations monétaires sur internet, c’est-à-dire si on demandait aux utilisateurs de payer pour accéder à un contenu particulier, le système pourrait-il fonctionner ?
Seriez-vous enclin à payer ? L’avis est très partagé à ce sujet mais un système mixte gratuit/payant existe déjà et pourrait se généraliser. En effet, la plupart des journaux proposent des articles gratuits et des articles payants (dans le sens où ils sont réservés aux abonnés) et le système semble fonctionner. De même, certains sites totalement gratuits et d’autres payants peuvent coexister dans les mêmes secteurs. Par exemple, bien que leur offre diffère significativement (exemple donné par un participant), si YouTube est gratuit, Netflix est payant et pourtant les deux parviennent à se financer.

Thème 3 : Les réseaux sociaux

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Pour relier ce thème avec le sujet lancé précédemment, à savoir la publicité envahissante sur internet, les organisateurs sont partis de l’idée que si la publicité apparaît souvent en lien avec notre navigation, les articles qui sont consultés sur internet renvoient toujours à d’autres articles du même auteur, du même média ou alors d’un auteur ou média différent mais qui diffuse la même opinion voire idéologie, ce qui empêche l’utilisateur de développer son esprit critique, d’accéder à une opinion différente sur un même sujet. Malgré cette théorie, pour deux tiers des participants au débat, cette pratique n’est pas dérangeante.
Ces derniers estiment que l’esprit critique des individus est suffisamment développé pour accepter ou refuser de suivre de telles recommandations. En tant que « produits d’internet », nous avons appris à rester alertes face à l’information reçue.
En revanche, il s’avère essentiel de préserver une certaine méfiance quant aux informations reçues sur les réseaux sociaux car l’identité des sources est souvent incertaine.

Dans le questionnaire, une tendance intéressante a été observée. Les personnes interrogées estiment ne déposer que peu de contenu sur les réseaux sociaux alors que tous ont le sentiment que les autres déposent beaucoup de contenu. Pour les personnes qui participent au débat, 85% d’entre elles estiment également ne déposer que peu de contenu sur les réseaux sociaux.
De nombreuses réactions surgissent à partir de cette idée.
Un avantage de Twitter par exemple est de savoir combien de tweets ont été envoyés depuis son inscription, donc justement de pouvoir juger de son activité sur ce réseau social. Pour beaucoup, la sensation de déposer peu de contenu sur les réseaux sociaux provient du fait que la socialisation via internet se fait principalement en consultant le contenu des autres ; il existe implicitement un biais de la peur de l’inintérêt des autres pour ses propres opinions, centres d’intérêt, activités…
Il n’y a, pour certains, que peu d’individus qui ont l’habitude de déposer frénétiquement du contenu sur les réseaux sociaux.
Une autre interrogation a été soulevée à ce sujet : l’omniprésence de quelques réseaux sociaux (Facebook en tête) qui se sont imposés à tous mais qui risquent d’abuser de leur position dominante sur ce secteur ; il apparaît ici clairement une autre piste de réflexion sur la gouvernance d’internet : réguler les pratiques des GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple).

Au final, d’autres participants ajoutent qu’il n’est pas possible de généraliser les pratiques de dépôt de contenu sur les réseaux sociaux car il existe des différences marquantes suivant les caractéristiques propres à chaque individu.

A cela s’ajoute la pertinence du contenu publié, cette dernière demeure extrêmement variable. Une prise de conscience sur la valeur des informations publiées doit émerger. Les mentions « j’aime » donnent-elles des informations pertinentes sur les individus ?
Nos participants répondent favorablement à cette question mais précisent que ces mentions peuvent être très superficielles.

Une deuxième fois, la question du contrôle sur internet a été posée ; cette fois, il s’agit du contrôle de son image sur les réseaux sociaux ? Les avis sont partagés.
Peu de participants avouent avoir regretté d’anciennes publications sur les réseaux sociaux. Le fait qu’internet soit public est une notion acceptée par tous et donc le risque de résurgence de commentaires passés est connu et assimilé.
En conséquence, les avis divergent quant à la question du droit à l’oubli. Si pour certains il est fondamental, pour d’autres les antécédents des individus doivent être connus dans de nombreux cas : exemple de Blablacar, si un mauvais conducteur subit des commentaires négatifs, il voudra les faire supprimer au titre du droit à l’oubli et cela se fera au détriment de la sécurité des clients du site.
L’absence de sanctions contre le droit à l’oubli renvoie à nouveau à la législation : quid du droit à l’oubli aux Etats-Unis (face à l’omniprésence des réseaux sociaux américains) ?

Thème 4 : Les objets connectés

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En excluant les smartphones et les imprimantes à distance, 90% des participants au débat répondent qu’ils n’utilisent pas d’objets connectés. Seulement la moitié d’entre eux pensent que les objets connectés s’imposeront dans leur quotidien d’ici 5 à 10 ans. Quelques participants soulèvent l’intérêt majeur que représentent les objets connectés pour aider les personnes handicapées dans leur quotidien, mais pas pour celui des personnes valides. Un apport majeur est cependant relevé pour le secteur de la santé bien que cela pourrait impliquer des abus de la part des compagnies d’assurance (niveau de cotisation suivant l’état de santé des individus au cas par cas). Les jeunes français participant à ce débat ne prennent pas en considération ce dernier aspect.
En résumé, les objets connectés risquent tout de même de prendre une place de plus en plus importante car des différences majeures dans notre société apparaissent parfois très rapidement avec des innovations a priori minimes, héritage de la révolution numérique que nous vivons.
Un dernier danger est mis en exergue : le risque de déshumanisation de nos sociétés. Pour les jeunes du débat, ce n’est pas une préoccupation essentielle. Par ailleurs, les conséquences de la robotisation sont même vues par l’un d’eux comme une chance : augmenter la créativité en permettant aux individus d’échapper à certaines tâches (il cite les métiers de serveur et péagiste notamment) qui de surcroît n’impliquent guère davantage de relations humaines.

Conclusion

L’organisation de ce débat a permis de mettre en lumière de nombreux aspects et problématiques d’internet aujourd’hui en France. Après avoir recueilli l’opinion des jeunes sur ces sujets nombreux et variés, plusieurs pistes de réflexion sur le thème de la gouvernance d’internet sont apparues et pourront être retransmises lors du forum des Nations Unies à Guadalajara en décembre prochain.

Hélas, il est difficile de faire ressortir un avis général sur ces problématiques, tant les réponses aux questions posées, les interventions et réactions des participants ont été diversifiées.
Si la liberté d’internet est un, si ce n’est le pilier fondateur de sa construction, il est nécessaire pour la plupart des participants de réguler certaines pratiques et d’empêcher les abus, mais la question de l’autorité responsable de cette lourde tâche reste en suspens.

Dans le même temps, les menaces actuelles (cyber-criminalité par exemple) et les évènements récents (replis nationaux, attentats terroristes) ont invité les participants à remettre en cause l’excès de liberté sur Internet et l’insouciance généralisée qu’elle dégage. Ces idées requièrent tout de même une grande prudence car elles pourraient s’avérer contre-productives, en témoigne la citation suivante qui met en garde contre certaines prises de position trop tranchées à ce propos :
« Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour plus de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre et finit par perdre les deux », Benjamin Franklin.

Les participants du débat ont eu également la possibilité de transmettre leurs remarques par écrit à la fin de l’évènement. Les remarques les plus intéressantes sont à lire ci-dessous :
– Créer un texte de droit et de devoir international sur l’utilisation d’internet
– Plus de lois pour encadrer internet
– Des lois qui protègent mieux les données personnelles sur les réseaux sociaux
– Internet n’est pas homogène, ce n’est pas non plus Facebook… faire des amalgames en terme de législation est dangereux, il faut une compréhension fine
– Manque de confiance vis-à-vis des réseaux sociaux
– Nationaliser les réseaux filaires et les serveurs
– Le contrepouvoir que sont les Anonymous
– Faire plier le gouvernement américain

Organisateurs du débats : 

Chef de projet : Sabrina Abualhaiga
Modérateurs : Axel Vallée
Quentin Hellec
Ted Rangapaneiken
Secrétaire : Thibaut Meyer
Photo / Vidéo : Amélie Rascle
Camille Begon

Remerciements :

Les organisateurs du débat, également membres de la délégation française Y-IGF adressent leurs remerciements aux participants du débat, aux personnes qui ont répondu au questionnaire lancé par la délégation et tout particulièrement à Mesdames Yuliya Morenets (membre de l’organisation Internet Forum Governance et à l’initiative du projet Y-IGF) et Amélie Barbier-Gauchard (Vice-doyen de la FSEG Strasbourg et responsable du Master Analyse et Politiques Economiques).