DSC_1899

Retour sur la conférence d’Edouard Martin

L’AMES a eu l’occasion le 22 novembre 2016 d’organiser sa 13ème conférence d’actualité économique s’inscrivant dans le cadre des 11ème Rendez-vous européen de Strasbourg. Nous avons eu le privilège d’accueillir M. Edouard Martin, eurodéputé et ex-syndicaliste dans le domaine de l’industrie. Cette conférence a eu pour thème la compétitivité et l’avenir de l’emploi dans l’Union Européenne. La conférence s’est déroulée de la façon suivante : une série de trois questions préalablement préparées puis un temps de questions au public. Le bilan ci-dessous synthétise des réponses de notre invité :

Manque de compétitivité de l’UE : Quelles sont les causes des fermetures industrielles au sein de l’UE ? Le problème est-il intra ou extra européen ? Le manque de compétitivité d’un pays comme la France est-il en partie dû à l’excédent commercial de l’Allemagne ? Faudrait-il une intervention de l’UE ? L’Allemagne est-elle un exemple en matière d’industrie ?

Concernant la première interrogation M. Martin a incité sur la multiplicité des causes du manque de compétitivité, il souligne dans un premier temps que le manque de compétitivité est lié au manque d’investissement de la part des actionnaires. En effet, en prenant pour exemple la France, il souligne
que de nombreux investissements se limitent au seul maintien du niveau de production, or les dépenses d’investissement notamment en Recherche et Développement doivent servir de moteur à l’industrie. L’innovation permet une amélioration des techniques de production garantissant une
meilleure compétitivité vis-à-vis des pays voisins. De plus, M. Martin préconise des investissements plus diversifiés afin de consolidé le parc industriel du pays.

La seconde cause énoncée fut le manque d’anticipation des dirigeants en termes de ressources humaines, dans le cas du site sidérurgique de Gandrange 400 départs en retraites étaient prévues pour la fin d’année et aucunes d’elles n’ont été anticipées. De ce fait, malgré l’embauche de
personnels qualifiés de niveau BAC +2 à BAC +4 l’usine a dû fermer, les nouveaux employés n’ayant pas eu le bénéfice de l’expérience des anciens. Ainsi le non transfert de compétence a provoqué une perte de savoir-faire.

Enfin le non-respect des règles environnementales, qu’elles soient nationales ou européennes, a engendré la fermeture judiciaire de certaines usines, par exemple celle de Ilva à Tarente en Espagne. Dans ce cas se sont des ONG qui ont dénoncé la forte pollution à la dioxine causant de nombreux décès. Ce non-respect des normes rend par ailleurs le rachat des usines difficiles du fait de la nécessité de la remise aux normes du capital. De plus, en ce qui concerne les règles environnementales M. Martin dénonce le dumping environnemental et social comme source de concurrence déloyale. Les entreprises européennes par rapport à des économies étrangères, telles
que celle de la Chine, sont désavantagées et M. Martin rappelle ainsi la polémique sur le statut d’économie de marché de la Chine.

Pour résumer, notre intervenant explique que la fermeture des usines en Europe réside dans le manque d’intérêt pour les chefs d’entreprise à maintenir leurs unités de production sur le territoire et préfère délocaliser lorsque l’occasion se présente. De plus, d’un point de vue stratégique, certains
considèrent que l’avenir de l’économie européenne réside dans les technologies du numérique et dans la recherche. Mais les industries productrices d’acier, de bois ou de chimie sont indispensables puisque l’on aura toujours besoin de ces matériaux, de plus ces industries représentent tout de même 20% du PIB et des emplois. Le danger de cette perte industrielle est que l’Europe se retrouve en situation de dépendance vis-à-vis d’un pays extérieur.

Ce type de phénomène est plus présent dans certains pays de l’UE que dans d’autre. Prenons par exemple l’Allemagne dont la politique industrielle est un réel soutien à l’activité contrairement à la France qui préfère se détacher de cela. On parle souvent du coût du travail comme frein à la compétitivité mais en réalité celui-ci ne représente qu’en moyenne 15% du prix d’un produit. Le réel problème vient du coût de l’actionnariat : les actionnaires allemands réinvestissent 80% de leurs profits contre seulement 20% en France.

Rôle des syndicats dans l’UE : L’Europe devrait-elle travailler sur un modèle de négociations collectives qui permettrait un meilleur dialogue social afin d’éviter des situations tel que Florange, Alstom, etc. ? Un syndicat unique européen doit-il être envisagé dans l’UE ? Si oui, sous quelle forme ? Pour quelles missions ?

En ce qui concerne le syndicalisme en Europe, M. Martin prône une coordination européenne mais convient que celle-ci est difficile à mettre en place du fait du repli sur soi et de la volonté des pays à protéger leurs industries. Or le syndicalisme permet de trouver des solutions en proposant un dialogue constructif. Les points de vue en manière de syndicalisme diffèrent également en fonction des pays. Dans la culture anglo-saxonne par exemple, le syndicalisme est vu de façon très négative comme frein à la flexibilité de l’emploi. Ainsi, dans le cas de la fermeture des hauts-fourneaux
d’Arcelor Mittal, n’ayant aucune communication entre patronat et salariat, les salariés ont fini par apprendre par la presse leurs licenciements. Le modèle social allemand lui se base sur une cogestion quasi obligatoire des problèmes en entreprise et une forte syndicalisation des salariés. Le syndicat est centré sur le service puisque le licenciement et l’embauche étant facile la syndicalisation apparait comme une assurance permettant un licenciement plus juste. En comparaison, en France la syndicalisation se fait par conviction ce qui explique la plus faible proportion de syndiqués et les
comportements opportuniste de free-riding. Le syndicalisme et son financement apparaissent même scandaleux dans la culture française alors que sans syndicat il n’y aurait plus de négociation et moins
de protection des travailleurs.

Cas Alstom : Faut-il envisager des solutions européennes pour éviter le cas Alstom ?

Dans des cas comme celui d’Alstom on remarque que l’intervention publique est bénéfique puisque lorsque le risque de fermeture est abordé le coût social que cela provoquerait est endigué par l’Etat. Le problème est qu’il faille prononcer la menace du dépôt de bilan pour réagir et il serait préférable
de mettre en place des politiques permettant d’anticiper les variations de la production. Sur la question des solutions européennes Edouard Martin préconise une solidarité forte entre les économies européennes. Premièrement dans l’établissement d’une vraie politique d’investissement, afin de soutenir les pays dont l’industrie se trouve en difficulté, ce qui pourrait se traduire par une augmentation de la taille du budget de l’Europe. Deuxièmement, il souhaite une solidarité dans l’harmonisation fiscale pour les multinationales, mais le problème est que les pays avantagés souhaitent garder leurs privilèges. Ainsi, les grandes sociétés montent les pays les uns contre les autres au lieu de les rassembler. Une harmonisation du droit du travail pourrait également être envisageable. M. Martin insiste ainsi sur le fait qu’une amélioration de la santé des économies est bénéfique à l’ensemble du territoire, la non négociation d’un budget commun impliquerait tout de même de grande difficulté pour la pérennité de l’UE.

Un autre point abordé par notre intervenant fût l’idée d’une redéfinition pertinente du marché Européen. Aujourd’hui les appels d’offres européens sont soumis à la concurrence. Le problème est que certaines entreprises telle que la multinationale chinoise CRRC possèdent des parts en Europe ce
qui en fait un concurrent de poids à Alstom. Puisqu’il n’existe aucune cohésion budgétaire sur les investissements au niveau européen, les investissements étrangers plus conséquents nuisent aux industries européennes. Une possibilité pour réduire ce phénomène serait par exemple de prendre en considération les aspects sociaux et environnementaux dans les appels d’offres. Affaire à suivre.

Pierre Krug