Conférence-Askenazy

Synthèse de la conférence avec Philippe Askenazy (CNRS-ENS)

Jeudi dernier, l’économiste de renom Philippe Askenazy a donné une conférence à la Faculté d’économie et de gestion de Strasbourg. Au programme : l’impact du numérique sur le salariat, la robotisation, les valeurs du travail. Retour sur son intervention :  

Plan de la conférence :

I) Le numérique signe-t-il dès aujourd’hui la fin du salariat ?

II) Le travail va-t-il demain se raréfier ?

III) Changer de regard sur la productivité : vers la revalorisation du travail

 

I) Le numérique signe-t-il dès aujourd’hui la fin du salariat ?

  1. La relation de travail dans le numérique

Le numérique permettrait une double libération du travailleur, d’une part vis-à-vis des tâches du travail (la machine assumerait les tâches les plus routinières), et d’autre part une libération vis-à-vis du lien de subordination. Cela nous conduirait vers une société au sein de laquelle nous serions tous entrepreneurs de nous-même, en nous construisant intégralement.

Chose intéressante, cette première libération avait été annoncée il y a une trentaine d’année (notamment dans un rapport du commissariat au plan en 1975) sur les éléments de libération du travail, qui se projetait en 2015. Qu’en est-il aujourd’hui ? Eh bien, on peut considérer l’émergence du télé-travail comme un assouplissement de ce lien de subordination.

Tout n’est pas rose, cependant. On s’aperçoit qu’entre 1995 et 2010, les exigences physiques et cognitives du travail ont augmenté, ce qui s’est traduit par davantage de pression sur les travailleurs, phénomène appelé « job strain ». La latitude décisionnelle a également fortement baissé, en raison du renforcement du contrôle électronique des collaborateurs. Cette tendance s’oppose donc à la  promesse de libération faite initialement. Un seul groupe y échappe, c’est le groupe des cadres supérieurs qui sont les plus protégés par cette évolution de la relation de travail.

En y regardant de plus près, on s’aperçoit que le numérique a conduit à une sorte d’atomisation de l’économie :  en parallèle de la multiplication des start-ups, de nombreux mécanismes favorisent également la grande entreprise (extension du droit de propriété, effets de réseau, effets de réputation). Les effets de réseau favorisent par ailleurs également l’acteur qui est implanté dans le paysage en premiers.  Côté chiffres, aux Etats-Unis, on n’aperçoit ni diminution de la taille des entreprises, ni effondrement de l’emploi dans les grandes entreprises… A vrai dire, en une vingtaine d’années, les grandes entreprises ont très fortement grandi, et l’ancienneté des employés qui y travaillent se stabilise.

On assiste par ailleurs à une montée des indépendants, catégorie qui depuis quelques années est touchée par l’ « ubérisation », notamment caractérisée par un affaiblissement de la protection sociale des travailleurs concernés… et la subordination . D’où la question suivante : à l’avenir, un emploi de type Uber sera-t-il considéré  comme emploi salarié ou indépendant ? Affaire à suivre.

Ce phénomène est-il une nouveauté ou s’agit-il d’une récurrence ?

Il y a 130 ans, il existait le « louage de service » : les services étaient rendus par des travailleurs considérés comme indépendants (donc analogue au phénomène qui nous est contemporain). Les midinettes, principales concernées par le louage de service, ont mis 30 ans à basculer d’un statut de travailleur indépendant à un statut de travailleur salarié.

Aujourd’hui, on assiste néanmoins à un nouveau phénomène : l’émergence des BnB Sitters, ces travailleurs indépendants qui portent pourtant en uniforme. Ainsi, c’est au législateur de trancher sur le statut de ces individus.

 

II. Le travail va-t-il demain se raréfier ?

La raréfaction du travail est-elle  l’argument fondamental pour appeler à repenser la place sociale du travail ?

On distingue généralement approches quant à la technologie : Techno-pessimiste/optimiste/effrayé (impossible de trancher entre les 3)

Techno-pessimiste : On considère une faible croissance, avec peu de gains de productivité (phénomène de stagnation séculaire)

Techno-optimiste : Nouveau phénomène, et création d’emploi (phénomène de création destructive)

Techno-effrayé : insiste plus sur le caractère destructeur d’emplois.

Ces visions sont alimentées par les apports des différentes disciplines :

Apports de l’histoire économique : les effets de l’emploi sont non anticipés par les contemporains.

  • On a souvent une vision naïve de la technologie. Souvent une impression de destruction d’emploi favorise parfois souvent une croissance de ce dernier (exemple : les distributeurs automatiques de billets qui ont remplacé cette tâche pour les caissiers ; multiplication d’agences bancaires grâce à la multiplication de ces distributeurs. Les caissiers se sont vus réassigner d’autres tâches.)

 

Apports des scientifiques : Progrès fulgurants de l’IA mais multiples obstacles pour remplacer l’homme.

  • En ce moment, obstacles éthiques, juridiques etc…

 

Apport de la gestion : Quelle est la finalité de ces technologies ?

  • Elles ne sont pas forcément faites pour remplacer les hommes. (Exemple des caisses automatiques dans les grandes surfaces. Si l’on regarde la situation en termes de nombre d’heures travaillées, ce nombre n’a pas baissé. Il y a certes moins d’hôtesses de caisse, toutefois, le personnel engagé pour leur entretien travaille autant. Cette technologie a deux intérêts : elle prend moins de place et l’expérience client est bien meilleure.

 

Il faut également prendre en compte le fait qu’ à l’horizon 20/30 ans, il y aura des besoins considérables de main d’œuvre :

  • Aidants, accompagnement du vieillissement
  • Problèmes de transition énergétique, écologique etc…
  • Ces enjeux réclament de l’humain. Donc pas de raréfaction du travail dans ces domaines, tout du moins.

 

Puisqu’il n’y a donc pas de réel risque de disparition du travail ou du salariat, il faut se pencher sur la question de leur reconnaissance.

 

III) Changer de regard sur la productivité : vers la revalorisation du travail

Aujourd’hui, on observe une forte demande de compétences et de diplômes du supérieur. Paradoxalement, on assiste à une stagnation voire au déclin de salaires dans ces professions, au motif que ces emplois ne sont pas touchés par les changements technologiques. Leur productivité est donc considérée comme stagnante. Si l’on prend également en compte la flexibilisation accrue des emplois peu qualifiés, cette situation confirme le diagnostic de la polarisation des inégalités.

 

Quelle est la solution à ce paradoxe ?

La classe moyenne est une création politique qui avait pour but d’aller à l’opposé de la vision Marxiste de la lutte des classes. Aujourd’hui, on a plus besoin de se préoccuper de la question de la lutte des classes. Autrefois, c’était nécessaire, pour contrer le communisme. Or désormais, c’est le capitalisme qui domine. Si l’on regarde les travaux sur la classe moyenne, ils se sont mis à exploser peu après la chute du Mur de Berlin.

 

Repenser les mesures de la productivité

Circularité : l’économiste donne l’exemple d’une assistante maternelle, un métier qui montre une baisse de productivité (nombre d’enfants gardés) à cause de l’évolution du droit. Or une profession avec des compétences bien plus évoluées que dans le passé devrait se traduire par un effet de qualité et un gain de productivité. Pourtant, un statisticien mesure la productivité d’un employé par son salaire. Or le salaire minimum augmente, mais pas celui de l’assistante maternelle, donc on considère que sa productivité baisse, malgré l’évolution de la profession.

Obsolescence : Si l’on achète une voiture en étant jeune, on nous propose parfois un crédit. Ainsi, le concessionnaire a non seulement un travail de vendeur de voiture, mais également celui d’un conseiller financier. Mais comment mesure-t-on aujourd’hui sa productivité ? Par le nombre d’automobiles vendues, et jamais par le nombre de crédits vendus. Ainsi, la productivité des concessionnaires dépend énormément du cycle économique, et s’avère en fait être stable, alors qu’ils vendent de plus en plus de crédits. ET pourtant cette valeur ajoutée se retrouve aujourd’hui à la filiale bancaire des constructeurs automobiles, et non pas chez le concessionnaire. En calculant la productivité de ces filiales désormais, elle est entre 3 et 10 millions d’€, donc le service financier récupère tous les gains de productivité pourtant gagnés grâce au concessionnaire.

Donc les outils de mesure précédemment évoqués, pour la productivité à l’échelle microéconomique, sont complètement obsolètes.

Plutôt que de s’apitoyer sur un monde fini, il faudrait reprendre une réflexion sur le travail, notamment sur les tâches à proprement parler.

  • Question sur l’investissement : est-il toujours lié à l’emploi ?

Les entreprises ont une appétence pour les surdiplômés de part et d’autre de l’Atlantique. Ils ne sont absolument pas affectés par les problèmes. En Allemagne, on continue même d’embaucher alors même que leurs carnets de commande ne correspondent pas à leurs besoins. Donc elles les utilisent pour se pencher sur des problématiques d’avenir (BigData, Marketing). Cette rétention de diplômés peut donc être aussi considéré comme de l’investissement, et non pas d’emploi. Egalement, depuis 2014, les salaires des chercheurs (dépenses R&D) sont considérés comme de l’investissement.

  • Question sur l’emploi (est-ce qu’il ne se raréfie pas, tout compte fait, malgré les exemples avancés?)

Il faut tout simplement répondre aux besoins de la population, à travers les politiques sociales à mener.

  • Question sur l’apport effectif du revenu universel

Cet outil peut permettre de limiter l’interventionnisme de l’Etat qui est in fine un nouvel outil de protection sociale. C’est un élément de libération de l’individu, et notamment en tant qu’entrepreneur.

Henry de Castres s’est déclaré partisan du revenu universel. En y repensant, pour remplacer la protection sociale classique par le revenu universel, il y aura toujours des gens à revenus supérieures qui voudront une surprotection.

Somme qui tend autour du seuil de pauvreté. D’autres revenus universels (Les Verts) changeraient la vision complète du travail. On arriverait ainsi à une empreinte environnementale plus propre.

Est-ce que le revenu universel désinciterait au travail ? Les avis restent partagés. Certains socio-démocrates portent plutôt ce projet afin d’apporter un nouvel outil de redistribution. Il y a aussi les techno-pessimistes, pour qui le revenu universel serait une bonne solution face à la disparition de l’emploi.

Philippe Askenazy, lui, semble ne pas croire au choc, et pense plutôt à l’hypothèse de libération. Cela figerait toutefois l’ordre social et ferait disparaître les classes, à travers ce filet de sécurité. Cela n’empêche pas forcément le surendettement, ni la pauvreté, ni les sans-domicile. Même des projets d’entrepreneurs financés par le revenu universel pourraient conduire à une faillite et créer les mêmes problèmes que sans sa mise en place.

  • Question sur l’augmentation du capital, facteur d’inégalité, de chômage, et nécessité de redistribuer et de repenser sa définition.

L’accumulation de capital n’est plus freinée car elle n’est plus distributive. On ne prélève pas suffisamment pour éviter cette mécanique d’accumulation. Il faut davantage reconnaître le travail. Le transfert se fera ainsi automatiquement.

Concernant l’économie collaborative : il y a un versant marchand et versant non-marchand. On constate que le versant marchand se développe énormément, et cela devrait continuer.

Synthèse de Laurent Laurich.